A FORCE DE PARTIR, JE SUIS RESTÉ CHEZ MOI
Chorégraphie: Maurice Béjart
Musique: Gustav Mahler
Costumes: Dance-In, M. Van den Bulck
Halle des Fêtes du Palais de Beaulieu de Lausanne, 10 décembre 1988
Jorge Donn, Grazia Galante, Florence Faure, Suzanne Devries, Kyra Kharkevitch
et le Béjart Ballet Lausanne
«Il n’est pas jusqu’aux apparences pénibles, comme les gouttes de sueur roulant sur les joues, la torture des membres, l’humilité du costume qui ne communiquent au visage et à toute la figure un genre d’intérêt plus prenant que celui qui s’inspirerait d’un scénario. Par le canal de la technique, la danseuse est promue tragédienne sans le savoir.»
Léandre Vaillat, L’Invitation à la danse
«Je suis né timide et susceptible à l’excès. Un rien m’effarouche, un rien me blesse.»(1896)
«Quand descendrai-je du milieu de mes rêves? Ils sont comme un nuage où je me tiens et c’est une obscurité.» (1904)
«Quand je suis triste, la pensée de la mort m’obsède péniblement. Quand je suis heureux, elle m’est légère. » (1904)
«Ce que je crains, c’est le bonheur.» (1913)
«Même dans les pires moments, je n’ai jamais cessé d’aimer passionnément la vie.» (1947)
«A force de partir, je suis resté chez moi.» (1920)
Citations tirées du Journal de C.-F. Ramuz
Associer l’écriture serrée, heurtée, d’une lourdeur terrienne, de Ramuz aux envolées cosmiques, voire mystiques de Mahler… Et pourtant! Ce faisant, Maurice Béjart dépasse les apparences pour s’attacher aux résonnances. La lecture, l’été dernier, du Journal de l’écrivain, outre qu’elle l’a souvent touché au plus profond, lui a remémoré certaines pages du compositeur, l’adagio de la 4ème Symphonie, tout particulièrement. Une pièce qu’il ambitionnait depuis longtemps de chorégraphier.
Béjart partage la fascination de son ami John Neumeier pour Mahler; Neumeier qui, en 1980, sur son invitation, était d’ailleurs venu régler Liebe und Leid und Welt und Traum à Bruxelles. Pour ne pas s’être attaqué jusqu’ici aux œuvres les plus monumentales de Mahler, Béjart n’en a pas moins déjà réglé Le Chant du Compagnon errant, Ce que la mort me dit (sur Des Knaben Wunderhorn); l’Adagietto (sur l’adagietto de la 5ème Symphonie) et Ce que l’amour me dit (sur l’adagio de la 3ème).
Si telle ou telle des réflexions que Ramuz a consignées dans son Journal ont des accents mahlériens, s’il n’est pas exclu non plus que le poète et le compositeur aient pu se rencontrer (Ramuz a vécu à Karlsruhe et à Weimar), c’est avant tout Béjart qui assure cet échange de…correspondances. Il écoute Mahler dans Ramuz et il lit Ramuz chez Mahler, de même qu’il se retrouve chez l’un comme chez l’autre. Un jeu subtil de miroirs réfléchissants, et parfois éblouissants, plutôt qu’un ballet narratif évoquant l’œuvre du premier ou illustrant celle du second.
Avec cette création, Maurice Béjart signe aussi le 3ème volet d’un triptyque mahlérien – Ce que l’amour me dit, Adagietto et donc À force de partir… illuminé par Jorge Donn.
Jean-Pierre Pastori, 1988

















