Qui sommes-nous ?
Des danseurs, une troupe, unité, volonté…Qui sommes-nous ?
Des humains simples et compliqués, libres et tourmentés… comme vous… individus.Nous, des prénoms sur un tableau noir,
Nous, la joie de la Danse, la recherche de cet autre dans le miroir (qui danse), Espoir, attente dans le soir, le Public, voir, être vu, angoisse, désespoir… le rire comme
une musique, la musique explose pour Nous. Vite.
BÉJART BALLET LAUSANNE
HISTOIRE
- 2010
- 2009
- 2007
- 2006
- 2005
- 2004
- 2003
- 2002
- 2001
- 2000
- 1999
- 1998
- 1997
- 1996
- 1995
- 1994
- 1993
- 1992
- 1991
- 1990
- 1989
- 1988
- 1987
2010
2009
Quel avenir peut-on imaginer pour la compagnie? Une réflexion est menée.
Il convient naturellement de conserver le répertoire qui a fait son succès.
Mais la danse ne peut se conjuguer uniquement au passé. Des pièces nouvelles doivent contribuer à maintenir l’élan des danseurs. Pour les fêtes de fin d’année 2008, Gil Roman programme une reprise du Tour du monde en 80 minutes,
de Béjart, ainsi qu’une soirée réunissant deux de ses propres créations – Aria,
en première, et Le Casino des esprits, en reprise, ainsi que deux duos.
Dans Fauves, de Jean-Christophe Maillot, Gil Roman a Bernice Coppieters pour partenaire; dans The Place, de Mats Ek, Mikhaïl Baryshnikov fait face à
Ana Laguna. Cette soirée étoilée emporte l’adhésion du public. Le virage est pris. Et bien pris!
La Fondation Béjart Ballet Lausanne – présidée par Peter Berger et dirigée par
Gil Roman – se voue à la compagnie, cependant qu’une Fondation Maurice Béjart – présidée, elle, par Gil Roman – veille désormais sur l’héritage chorégraphique
du maître. L’accord entre les deux institutions n’est pas difficile à établir…
Pour le printemps 2009, décision est prise de remonter Le Concours, un ballet policier créé en 1985, repris ultérieurement par l’Opéra de Paris, la Staatsoper de Berlin et l’Australian Ballet, mais que le Béjart Ballet Lausanne met pour la première fois à son affiche.
Jean-Pierre Pastori / mars 2009
2007
Fin avril 2007, Béjart célèbre un autre compositeur russe: Stravinski. Il en a visité l’œuvre à de multiples reprises: Pulcinella, Renard, L’Histoire du soldat,
Les Noces, Pétrouchka, Concerto en ré, Le Baiser de la fée… Et surtout Le Sacre du printemps et L’Oiseau de feu. Ce sont ces deux chefs-d’œuvre, complétés par quelques pièces brèves, qu’il remonte à la faveur d’une soirée Stravinsky étincelante de vigueur et de musicalité. Douze ballets en commun et treize ans d’amitié rompue par les coups de feu d’un déséquilibré, en juillet 1997. Sur la scène de la Scala, dix ans après la tragédie, Béjart offre un écrin chorégraphique aux costumes que Gianni Versace lui a dessinés naguère. Ceux de Dionysos, Souvenir de Léningrad, Chéreau…, Pyramide… Un patchwork de solos, duos, trios, ensembles… avec ses propres commentaires, sur scène, en guise de coutures. Assistance sous le charme avec, entre autres, Naomi Campbell,
Claudia Schiffer, Karl Lagerfeld et les Missoni. Et naturellement standing ovation! En automne, entre deux tournées, le Béjart Ballet Lausanne répète Le Tour du monde en 80 minutes. Si le chorégraphe reprend l’idée du voyage autour du globe cher à Jules Verne, il s’en éloigne pour y insérer ses propres souvenirs des pays qu’il a sillonnés avec ses danseurs. Mais sa santé, chancelante depuis plusieurs années, se dégrade. Alternant répétitions et séjours à l’hôpital, Béjart passe le témoin à Gil Roman qui finalise le ballet. C’est dans le lit qu’il ne quittera plus qu’il découvre, d’ailleurs, le bel album photographique que son ami Marcel Imsand lui consacre sous le titre Béjart secret (éditions Favre); une série de clichés pris dans l’intimité, au long des quatre dernières décennies.
Le 22 novembre 2007, Maurice Béjart s’éteint, laissant orphelins danseurs et élèves. Un émouvant hommage lui est rendu par le public lausannois venu en nombre se recueillir devant son cercueil, au Métropole, ce théâtre qu’il avait contribué à restaurer. Gil Roman assure pleinement la relève. The Show must
go on… Au printemps 2008, le Béjart Ballet Lausanne reprend L’Amour –
La Danse, vibrant hymne à la joie d’aimer. Béjart y avait fait la démonstration
d’un art du collage qu’il maîtrisait à la manière d’un Matisse jonglant avec l’espace, le rythme, la lumière et la couleur. Où qu’elle se produise, la compagnie est accueillie avec ferveur par les dizaines, les centaines de milliers de spectateurs fidèles qui mesurent la perte que représente la disparition du chorégraphe.
2006
Le cycle des saisons qui passent est immuable. Répétitions, création, voyages. En cette année 2006, marquant le dixième anniversaire de son Presbytère, Maurice Béjart remet sur pied ce ballet ovationné aussi bien à Londres
qu’à Buenos Aires et Montréal. Lausanne en accueillera d’ailleurs la 300e représentation! Parallèlement, une tournée française pousse la compagnie de Zénith en Zénith avant son grand retour au Palais des Sports, à Paris. Invitations en Italie, en Espagne et en Belgique. Voyage au Japon. Et nouveau projet biographique: La Vie du danseur racontée par Zig et Puce. A l’approche de
ses quatre-vingts ans, le chorégraphe se remémore son passé en prenant
un malin plaisir à le crypter.
Sur l’affiche quadripartite du spectacle, un garçon de 8 ans côtoie un danseur de 28 ans et un chorégraphe de 48 ans. La quatrième photographie montre un Béjart au visage plus rond, mais dont on ne peut soupçonner qu’il est presque octogénaire. Quatre images, quatre tranches de vie, mais retournées, détournées. Sur scène, la table du Boléro ne sert pas qu’à ce ballet, et quand retentissent quelques mesures de L’Oiseau de feu, ce ne sont pas celles qui soutiennent habituellement la chorégraphie! Empruntés à une bande dessinée de son enfance, Zig et Puce accompagnent les danseurs dans cette danse du souvenir.
A quelques jours de son anniversaire, ponctuant la dernière représentation lausannoise, un dîner de gala est donné en l’honneur de Béjart. Etoiles et stars
en rehaussent l’éclat: John Neumeier, Mikhaïl Baryshnikov, Suzanne Farrell,
Maina Gielgud… sans oublier les grands interprètes de naguère – Tania Bari, Duska Sifnios, Germinal Casado – et les amis proches et lointains: l’ex-impératrice Farah Pahlavi, Julia Migenes, Nana Mouskouri et Jean-Claude Brialy, pour ne citer qu’eux. Jamais deux sans trois: après Les Méfaits du tabac et Carnets, Maurice Béjart conclut le triptyque Tchekov destiné aux élèves de l’école Rudra Béjart par un Tchekhov au bois dormant. Un fait avéré: le dramaturge et Tchaikovsky, le compositeur de La Belle au bois-dormant, se trouvaient tous deux à Saint-Pétersbourg, le même mois de la même année. Il n’en faut pas davantage pour enflammer l’imagination du chorégraphe qui met en scène leur possible rencontre. Détonnant!
2005
Pour fêter les noces d’or du chorégraphe et d’une compagnie qui s’est dénommée successivement Ballets de l’Etoile, Ballet-théâtre de Paris, Ballet du XXe Siècle et Béjart Ballet Lausanne, un grand gala est donné au Zénith de Lille.
De Duska Sifnios, la première interprète du Boléro, à Jean Babilée, celui de Life,
de nombreux artistes viennent dire à Béjart leur amitié. Un nouveau film lui est consacré. Signé Serge Korber, tourné tant dans les catacombes de Palerme qu’à Cadaqués et à Tokyo, Béjart? Vous avez dit Béjart? fait des allers et retours entre hier, images d’archives à l’appui, et aujourd’hui. En avril 2005, au Métropole,
à Lausanne, les Editions Jacques Brel filment Brel et Barbara. Cette captation est aussi rehaussée de documents d’archives et elle est complétée par un portrait de Béjart tourné à la faveur des répétitions de ce ballet. Ces productions sont disponibles en DVD, à l’instar de B comme Béjart, long-métrage de Marcel Schüpbach, tourné en 2001 lorsque le chorégraphe montait Lumière. En 2005 encore, le Béjart Ballet Lausanne sillonne l’Europe (Belgique, France, Italie, Slovénie), le Moyen-Orient (Liban) et l’Asie (Corée, Hong Kong, Shanghai, Pékin et Taipei). Sept programmes différents qu’il faut évidemment répéter, au détriment des créations. La compagnie n’a pas le choix. Son équilibre financier est tributaire des tournées lucratives. C’est la raison pour laquelle Maurice Béjart propose,
à l’enseigne de L’Amour – La Danse, une suite constituée d’extraits de ballets invoquant le sentiment amoureux: Roméo et Juliette, Brel et Barbara, Souvent
la musique me prend…, etc. La fin de l’année est occupée par la mise sur pied de Zarathoustra, le Chant de la danse; évidente référence à Nietzsche, un des auteurs de chevet du chorégraphe. Le compagnonnage de Béjart et de Nietzsche a déjà suscité de multiples ballets, de Messe pour le temps présent à Dionysos. Ce nouvel opus s’affirme donc tout ce qu’il y a de plus béjartien, avec cette forte symbolique du triangle et du carré, des quatre éléments, du couple éternel, ainsi que des créatures mythiques. Sans oublier les coups de tonnerre et les effets de mise en scène: après la violence des guerriers crépusculaires, la douceur
des filles-fleurs. Quelques mois plus tard, sous la double signature de
Maurice Béjart et de Michel Robert, les éditions Actes Sud publient Ainsi danse Zarathoustra, une suite d’entretiens dont Nietzsche est le fil d’Ariane.
2004
De Marseille à Palerme, de Gênes à Lisbonne et même à Tokyo, le premier semestre 2004 du Béjart Ballet Lausanne sera très international. A titre personnel, celui du chorégraphe Maurice Béjart ne le sera pas moins. La Scala reprend
son Sacre…, l’Opéra du Rhin remonte Le Marteau sans maître (sur la musique de Boulez), le Ballet de Berlin lui demande son Ring um den Ring (Wagner), le Ballet de Tokyo affiche Le Mandarin merveilleux (Bartók). Quant aux substantiels droits d’auteur qui découlent de toutes ces reprises, ils alimentent une Fondation appelée à venir en aide aux jeunes danseurs en formation. A Lausanne, au printemps, Béjart présente tout un florilège riche notamment de La Flûte enchantée et de Bhakti (version intégrale, 1968). Comme en écho lointain à ces années soixante où tant cédèrent à la tentation de l’Orient, Bhakti fait le lien avec le lointain passé du chorégraphe, de ce temps où il incarnait la modernité en brisant tous les codes. Mêlant le vocabulaire du bharata natyam à la grammaire de la danse classique occidentale, longtemps tourné dans le monde entier, Moscou et son Bolchoï inclus, ce ballet culte retrouve enfin les feux de la rampe. Justement, c’est le temps des retrouvailles. En décembre, Béjart tire un coup de chapeau à son complice de toujours, le compositeur Pierre Henry. Depuis Symphonie pour un homme seul (1955), une dizaine de créations ont scellé leur collaboration. Pour cette soirée Pierre Henry, Béjart porte son choix sur l’incontournable Symphonie, sur Batterie fugace et Variations pour une porte et un soupir. Autre hommage, celui que le chorégraphe rend à son interprète fétiche, Gil Roman, à ses côtés depuis 25 ans! Sous le titre Six personnages en quête d’un danseur, Béjart met en scène six rôles qui ont marqué la carrière de Gil Roman: Hamlet, Faust, Brel, Chaplin, le derviche tourneur de Golestan et le Manteau.
2003
Le catalogue béjartien recèle tant de perles qu’il serait absurde de ne pas en repêcher de temps à autre. Au printemps 2003, Lyon accueille ainsi une reprise de La Flûte enchantée (1981), célébration de la complémentarité des genres et de l’union dans la félicité, qui fera également les beaux soirs de Paris. Mais à peine le Béjart Ballet Lausanne a-t-il quitté le Palais des Congrès que le rideau de l’Opéra de Paris s’ouvre sur un programme exclusivement Béjart, dansé comme il se doit par le corps de ballet, les solistes et les étoiles de la maison. Outre une création pour Manuel Legris, ce programme aligne ces trois chefs-d’œuvre que sont Le Mandarin merveilleux (1992), L’Oiseau de feu (1970) et Webern Opus V (1966). Et comme chaque année, la compagnie fait le tour des métropoles: Bruxelles, Berlin, Barcelone, Amsterdam…
N’étant pas disponible à la date voulue pour recevoir au Bolchoï son Prix Benois de la danse, Maurice Béjart est honoré peu après à Lausanne. Le trophée lui est alors remis par son auteur, le sculpteur Igor Ustinov. Inséré dans une rétrospective lausannoise marquant les 10 ans de la mort de Fellini, Ciao Federico constitue, fin octobre, au Palais de Beaulieu, l’hommage d’un géant de la scène à un géant de l’écran. Béjart, qui s’était lié d’amitié avec le cinéaste comme avec son compositeur attitré Nino Rota, aurait pu titrer ce spectacle Amarcord (je me souviens en patois de Rimini). Pour le même gala, Gil Roman règle Echographie d’une baleine, sur diverses pièces de Rota, à commencer par le Concerto pour piano. Et pendant ce temps, chorégraphes et danseurs répètent le programme de fin d’année; programme placé sous la double invocation de la mer et de la mort. La mer symbole de vie – La musique souvent me prend comme une mer; la mort qui hante les Vier letzte Lieder de Richard Strauss (Serait-ce la mort, 1970), et celle qui va s’abattre sur Saint Jean-Baptiste lorsque Salomé se sera dépouillée de son septième voile dans Iokanaan.
2002
Baden Baden, Amsterdam et Budapest ponctuent les premiers mois de l’année, ainsi que Paris pour une représentation exceptionnelle de la compagnie à l’Unesco, en hommage à Léopold Sedar Senghor. Le Béjart Ballet Lausanne part ensuite pour le Japon, où il reste 5 semaines. Une tournée placée sous le signe
du soleil conclut la saison: Athènes, Chypre, Nîmes, Palerme, Vérone et Rome.
La rentrée est ponctuée par deux événements. D’une part, Maurice Béjart, émerveillé par la qualité des diplômés de son école-atelier Rudra Béjart, constitue une troupe junior: la Compagnie M. Le spectacle qu’il crée pour ces quinze jeunes artistes et pour Marcia Haydée, Mère Teresa et les enfants du monde, entame une longue tournée autour du globe, jusqu’au Brésil et en Argentine. D’autre part,
le chorégraphe met sur pied un programme entièrement consacré à Stravinski pour son Béjart Ballet Lausanne. Présenté à Lausanne d’abord, donné dans
la foulée à St-Pétersbourg et à Moscou, ce spectacle a pour highlights le Concerto pour violon et L’Oiseau de feu. Avant cela, la compagnie se sera produite à Lisbonne avec le Boléro et les Sept danses grecques, et en Estonie où le public balte aura découvert Le Presbytère…!
2001
Le Béjart Ballet Lausanne entame l’année par une tournée au Canada où
la compagnie se rend pour la première fois en quinze ans d’existence. A l’affiche du théâtre Maisonneuve à Montréal, l’inusable Presbytère…!, succès planétaire. Puis suivent des représentations en France, à Madrid et à Bruxelles avant
la saison lausannoise du mois de mai. A cette occasion, Maurice Béjart reprend des éléments de son répertoire tels La Route de la soie et Boléro. Mais, surtout,
il présente l’esquisse du grand spectacle que lui a commandé le Conseil général du Rhône à Lyon. Créé un mois plus tard dans le cadre monumental du théâtre antique de Fourvière, Lumière se révèle jeux de lettres, de mots et de scène.
B comme Béjart, Barbara, Brel, Bach… De la disparité naît l’unité. Barbara, amie fidèle du chorégraphe, qui lui disait «Je suis la lumière noire» et qui lui fit connaître la chanson de Brel La lumière jaillira. Et Bach… parce que Bach éclaire
la transcendance.
Jeu de mots… La lumière, c’est aussi bien une visualisation de ladite transcendance qu’un clin d’œil au cinéma et à ses inventeurs lyonnais, les frères Louis et Auguste Lumière, le premier représenté sous les espèces du clown blanc, le second sous celles de l’auguste du cirque. Projection du film La Sortie des ouvriers de l’Usine Lumière (1895), séquences vidéo, costumes du jeune styliste belge Jean-Paul Knott, ex-assistant d’Yves Saint-Laurent. Ces jeux de scène dans lesquels tous les danseurs trouvent des rôles à leur mesure sont frénétiquement applaudis par un total de 15′000 spectateurs. Ils sont repris en juillet à Gênes après un crochet par Barcelone où la compagnie file une série Presbytère…!
Au début de l’automne 2001, le Béjart Ballet Lausanne est invité à Paris, pour de nouvelles séries de représentations du Presbytère…! et du Sacre du Printemps. Suit une tournée en Asie: Séoul, Pékin, Shanghai et Taipei réservent un accueil triomphal à la compagnie et au Presbytère…! Le mois de décembre est réservé pour une série de représentations à Lausanne.
2000
L’Enfant-Roi: cette commande du Domaine national de Versailles aura pour écrin
le théâtre Gabriel, une salle de 600 places aux colonnes corinthiennes dorées,
aux lustres de cristal et au rideau de scène frappé de la fleur de lys. On sait le prix que Maurice Béjart attache au Génie des lieux! Trois Enfants-Rois apparaissent sur scène: Louis XIII, Louis XIV et Louis XV.
Les images fortes s’entrechoquent: breakdance sur fond de menuet; deus
ex-machina du Roi-Soleil descendu des cintres; défilé final des danseurs armés d’un violon en hommage à cet autre Enfant-Roi que fut Mozart, souverain de
la musique… Personnages mythologiques et historiques entrent dans la danse: Psyché, Madame de Montespan, Madame de Maintenon, Lully, Jupiter. Le tout avec en contrepoint des compositions de Hugues Le Bars et des textes signés Bossuet, Saint-Simon, Corneille et Molière. Dans la foulée, le Béjart Ballet Lausanne augmenté de l’école-atelier Rudra donne dans les jardins de Versailles trois représentations d’un éblouissant patchwork intitulé La Lumière des eaux.
Sur un vaste plateau monté sur le Bassin de Neptune, une réinterprétation
des fêtes du Grand Siècle déploie ses splendeurs. Ce «ballet des ballets» réunit des fragments de Messe pour le temps présent, de La Route de la soie, d’Adagietto et de L’Oiseau de feu est applaudi par quelque 25’000 spectateurs. C’est à Londres que Maurice Béjart ouvre sa saison, une ville qu’il a bien connue dans sa jeunesse et avec laquelle il entretient des rapports ambigus.
Les spectateurs lui font fête alors que les critiques expriment toujours de sérieuses réserves. Cette tournée ne fait pas exception à la règle: la reprise de Sept danses grecques et du Boléro (avec Sylvie Guillem) est un immense succès populaire à l’instar de la première britannique du Presbytère…!. Mais la presse campe sur ses positions. Après quoi, cap sur Bucarest où le public roumain fait une double découverte: Queen et Béjart! Puis c’est une tournée de trois semaines au Brésil où la compagnie retrouve un public fidèle et enthousiaste. Que ce soit
à Rio, à Sao Paulo, à Brasilia, à Salvador de Bahia ou à Belo Horizonte,
les standing ovations sont de rigueur. De retour à Lausanne, le Béjart Ballet Lausanne remet Sept danses grecques et Le Mandarin merveilleux à l’affiche.
Le chorégraphe a tendance à tenir Symphonie pour un homme seul (1955) pour son opus numéro un: l’envie lui vient soudain de le remettre sur pied. Pour beaucoup de spectateurs, c’est une découverte (tout comme la musique concrète de Pierre Schaeffer, d’ailleurs). Autre expérience: sous le titre Elton – Berg,
Béjart propose la même chorégraphie, exécutée par les mêmes interprètes,
sur deux musiques différentes: Alban Berg et Elton John. On croit vraiment voir deux ballets différents!
1999
En mars 1999, la compagnie s’envole pour le Mexique. Outre Le Presbytère…!, trois anciens ballets sont à l’affiche: Boléro, Adagietto et L’Oiseau de feu.
Comme il l’a souvent fait par le passé, Maurice Béjart souhaite toucher un public plus large que celui qui a les moyens de s’offrir un billet. Une représentation est ainsi donnée en plein air, à Mexico, devant plusieurs dizaines de milliers de spectateurs.
Un nouveau projet a pris forme, mûri par le chorégraphe depuis un moment déjà. La Route de la soie, création mondiale présentée à Lausanne le 9 juin, lui a permis de boucler une boucle. Ce ballet réunit à la fois fragments de précédents spectacles inspirés par l’Orient (Turquie, Inde) et nouveaux tableaux de la même veine (Méditerranée, Mongolie, Chine). Peinte aux couleurs de l’arc-en-ciel – indigo pour la Méditerranée, bleu pour l’Iran, etc.-, cette Route de la soie place Béjart là où il se sent le mieux: au carrefour des grandes civilisations. Pour Maurice Béjart, les vacances, c’est travailler… moins. Au mois d’août, de retour d’une grande tournée française et de Carthage où la compagnie a fait sensation,
il se consacre à la préparation d’une création. La première ayant été programmée à Kiev pour le 23 septembre, il a porté son dévolu sur un texte de Gogol, écrivain ukrainien s’il en est, dont il goûte l’humour acerbe: Le Manteau. Le Béjart Ballet prend ensuite ses quartiers d’hiver au Châtelet, à Paris, durant trois semaines; puis ce sont des représentations en Italie et dans plusieurs villes françaises avant un retour à Lausanne où il présente Esquisses pour un château, préfiguration (sans costumes ni décors) de sa grande création à venir: L’Enfant-Roi.
1998
La ronde des tournées reprend de plus belle: Italie, France, Belgique et Russie. Après une vingtaine d’années d’absence au Bolchoï, Maurice Béjart retrouve l’une des scènes les plus mythiques du monde. C’est pour y créer Mutationx, sorte d’apologue dans lequel le chorégraphe met en scène un groupe de survivants d’une catastrophe nucléaire sur le point de quitter la Terre – ou ce qu’il en reste – à bord de la dernière fusée disponible. L’éclosion d’une fleur sur les décombres de ce qui fut, rapporté à la situation du moment, un véritable Eden, apparaît comme signe d’espoir. «MutationX est un ballet optimiste sur un sujet
qui ne l’est pas», commente Béjart. Dans la foulée, le Béjart Ballet Lausanne danse Le Presbytère…! dans le vaste Palais du Kremlin où la musique de Queen et l’évocation de Jorge Donn bouleversent les 6’000 spectateurs qui occupent jusqu’au dernier strapontin. À Saint-Pétersbourg aussi, deux théâtres accueillent la compagnie lausannoise. Le Mariinski, ex-Kirov, creuset de la danse classique (Petipa, Ivanov) est comme sous l’effet d’un électrochoc: MutationX multiplie
les clins d’œil à la comédie musicale… Quant au théâtre Viborski, il résiste mieux aux vibrations de Freddie Mercury…
Au terme d’une tournée triomphale, mais qui est loin d’être de tout repos,
Maurice Béjart se lance un nouveau défi: réunir près de 30’000 spectateurs,
au fil de 11 représentations, dans une nouvelle salle de la banlieue lausannoise. Le chorégraphe joue certes sur du velours en reprenant Le Sacre du printemps, L’Oiseau de feu et Boléro – trois evergreens que le public réclame à cor et à cris. L’espace de deux représentations, Sylvie Guillem faire rougeoyer la célèbre table, tandis qu’à la dernière, les élèves de l’école Rudra, filles et garçons réunis, entourent un émouvant Octavio Stanley. L’érotique y perd ce que le psychologique y gagne. Le Boléro, deux fois d’affilée, d’abord avec la compagnie puis avec l’école… Peut-on imaginer meilleure apothéose? Pourtant, loin de se satisfaire de ces valeurs sûres, Maurice Béjart complète ce triptyque Stravinski – Ravel avec une création: Dialogue de l’ombre double, sur la musique de
Pierre Boulez, où il affirme au contraire la permanence de son goût pour l’aventure artistique. Gil Roman et Christine Blanc y dialoguent gestuellement sous le regard facétieux d’un lion et de son double. Complété par des répétitions du Sacre…, ce duo est diffusé conjointement par la Télévision Suisse Romande et par la chaîne culturelle Arte. Dans la foulée, toute la compagnie s’envole pour le Japon où l’attend une importante tournée: Tokyo, Osaka, Nagoya, Takamatsu, Tokuyama, Hiroshima… La pause estivale terminée, c’est sur les chapeaux de roue que Béjart entame sa douzième saison lausannoise. Il dispose de moins d’un mois pour monter la création commandée par le Festival de danse de Turin: un Casse-Noisette insolite qui s’inscrit dans le droit fil de Gaîté parisienne et de Arepo. C’est dire que les réminiscences de son enfance sont joyeusement projetées dans une féerie fantasque. Le ballet d’Ivanov et de Tchaïkovski est pour le chorégraphe l’occasion d’évoquer le souvenir d’une mère tant rêvée et si peu connue – il avait 7 ans lorsqu’elle disparut… La figure maternelle domine d’ailleurs tout le spectacle par le biais d’une énorme statue de femme enceinte qui, pivotant sur un axe, révèle une grotte abritant une Vierge à l’enfant. Référence explicite à sa marraine accordéoniste, Maurice Béjart fait appel à Yvette Horner, l’impératrice du piano à bretelles, dont l’apparition dans la Valse des flocons de neige, en tutu blanc Jean Paul Gaultier, marque durablement
les esprits… Donné également en création à Turin, et filmé par la télévision italienne, L’heure exquise est dévolu à Carla Fracci. La prima ballerina assoluta de la scène italienne a Micha van Hoecke pour partenaire, un ancien soliste du Ballet du XXe Siècle, naguère directeur de l’école Mudra, à Bruxelles. Dans
cette pièce parlée et dansée, librement inspirée de Oh! les beaux jours, de Beckett, la divine Fracci incarne une danseuse aux prises avec ses souvenirs – son premier bal, son premier baiser – sa mélancolie, sa solitude. «Fracci, il tutù come la vita», commente le critique de La Stampa. Les mois suivants, le Béjart Ballet Lausanne se voue à l’entretien de ce répertoire. C’est Casse-Noisette à Lausanne, en décembre, ainsi que MutationX et Le Presbytère…!, au Palais
des Sports à Paris, en février suivant.
1997
En janvier 1997, la première parisienne de ce spectacle est encore rehaussée par la participation de rock stars live. Pour le final, le rideau se lève sur John Deacon, Brian May et Roger Taylor de Queen, ainsi que sur Elton John qui entonne Show must go on sous les acclamations d’un public ébahi. Le succès du spectacle est tel qu’après une tournée en Amérique latine Le Presbytère…! fait l’objet d’un film réalisé par Serpent Films et produit par Queen Productions Ltd. La fondation
d’un Centre national de danse est annoncée par Philippe Douste-Blazy, Ministre français de la Culture. Maurice Béjart se voit offrir la présidence du Conseil artistique de ce nouvel établissement prévu à Pantin, avec studios de travail, bibliothèque, médiathèque et espace d’exposition. Il accepte parallèlement
la direction artistique du Festival de danse de Turin pour la future édition 1998.
En avril 1997, début d’une importante tournée latino-américaine – Argentine, Brésil, Chili. À Buenos Aires, ville natale de Jorge Donn, Le Presbytère…! connaît un succès phénoménal. Au Théâtre Luna Park, les danseurs ont l’impression de se trouver dans un stade de football, un soir de Coupe du monde… Trois interprètes d’exception se rendent à Lausanne, au printemps. Porté par leur talent, Béjart enchaîne les créations. Pour Sylvie Guillem, il règle Racine cubique sur des tangos de Raul Garello. Tour à tour sensuelle et hiératique, la star traduit admirablement les états d’âme d’une femme prise entre rêve et réalité. Point de virtuosité, mais un déchaînement de jambes lancées au ciel qui ahurissent
les spectateurs les plus blasés.
À Mikhaïl Baryshnikov, Maurice Béjart offre Piano Bar. Là, sans grands effets, mais non sans émotion, le danseur russe évoque avec une sobre élégance
le souvenir de femmes aimées; souvenir qu’avivent quelques objets leur ayant appartenu: chapeau, chaussures, rose… C’est à Marie-Claude Pietragalla, étoile de l’Opéra national de Paris, et à Gil Roman qu’est destiné le duo Juan y Teresa. Dans le style des romans picaresques de Cervantès, ces deux magnifiques danseurs campent deux illuminés qui se prennent pour Saint-Jean de la Croix et pour Sainte Thérèse d’Avila… Un sujet que Béjart a déjà magnifié dans La Nuit obscure (1968). Le 25 juin, dans l’écrin Renaissance des jardins Boboli,
à Florence, Maurice Béjart et Gianni Versace créent à quatre mains Barocco-
Bel Canto: un spectacle de danse entremêlé d’un défilé de mode. À l’instar
d’Aris Christofelis et d’Ewa Mallas-Goolewska dont les vocalises stratosphériques enluminent des airs baroques, les artistes de la Compagnie s’envolent tels
des oiseaux pour planer au-dessus de la scène. De solo en pas de trois, de pas de six en pas de sept ou en ensembles, ces danses jubilatoires ne s’interrompent que sous l’effet de coups de feu prémonitoires. Trois semaines plus tard,
le 15 juillet, Versace est assassiné sur les marches de sa villa à Miami.
Le 22 septembre, ouvrant le Nouveau Festival international de danse de Paris, Maurice Béjart rend hommage à son ami Gianni. Devant le rideau, il prévient que certaines scènes de Barocco – Bel Canto seront très douloureuses à danser. Jambes de gazelle à peine couvertes par une robe de strass rose,
Naomi Campbell pointe une arme sur Gil Roman, et – comme à Florence – l’abat. Prémonition ou effet du hasard? Quoi qu’il en soit, ces coups de feu glacent
le cœur et l’âme. Ce même Théâtre des Champs-Elysées accueille la création mondiale du Voyage nocturne, premier volet du triptyque Jérusalem, cité de
la Paix. Inspiré par la XVIIe Sourate du Coran, il retrace le cheminement de Mahomet – de La Mecque à Jérusalem -, monté sur son cheval magique, et son ascension jusqu’au septième ciel. Sur une musique originale de Kudsi Ergüner, ces nobles visions sont ponctuées de coups de théâtre, comme Béjart excelle
à les asséner. Deux reprises complètent le tableau: sur une idée de
Charlie Chaplin, La Crucifixion (1992) avec Annie Chaplin, qui place la Passion
du Christ dans une boîte de nuit; et Dibouk (1989), sorte de Roméo et Juliette au ghetto, qui continue à envoûter les salles. Le dixième anniversaire du Béjart Ballet Lausanne est marqué, quelques semaines plus tard, par la publication
d’un ouvrage de Jean-Pierre Pastori, très richement illustré et complété de nombreux extraits de presse – Béjart Ballet Lausanne: 10 ans de création.
Mais pas question de s’appesantir sur le passé! Béjart propose Titre à venir, invocation de la féminité en forme d’exercice de style pour une douzaine de danseuses. Gil Roman règle de son côté de viriles et symboliques Réflexions
sur Béla pour lui comme pour les quatre garçons qui l’entourent dans
la pénombre du mystère. Ponctuant un trimestre de travail intensif avec deux spécialistes moscovites du cirque, le nouveau spectacle de l’Ecole-atelier Rudra Béjart fait la part belle à l’acrobatie. Rien d’étonnant à cela; dans Le Funambule de Jean Genet s’entrecroisent sauts périlleux, roues, équilibres, grands écarts sur le fil, rythmes martelés et répliques jetées à tout vent!
1996
Hasard ou volonté affirmée? L’année 1996 est celle des revivals. À la demande de l’Opéra National de Paris, le chorégraphe tire de l’oubli sa Neuvième Symphonie d’après l’œuvre de Beethoven; un spectacle grandiose conçu à
une période – 1964 – où il investissait les Palais des Sports, les cirques d’hiver et autres arènes, s’affirmant alors comme le médiateur par excellence d’un art encore voué aux happy fews. Le succès de cette production parisienne est
à la mesure de l’ouvrage: 80 danseurs parmi lesquels 8 étoiles, 90 choristes,
4 chanteurs solistes et un orchestre symphonique. «Je ne retourne pas dans
mes œuvres», écrit Béjart. «Je les retourne, comme on retournait les vêtements pendant la guerre».
C’est dans cet esprit qu’il remet également sur pied sa Messe pour le temps présent (1967), sorte de cérémonie chorégraphique à laquelle des textes bouddhiques, bibliques ou de Nietzsche apportent un commentaire philosophique. Le pari est risqué: un ballet annonciateur de Mai 1968 conserve-t-il son sens, trente ans après? Réflexion faite, Béjart s’en dit convaincu. Pour lui, la fraîcheur avec laquelle cette Messe est accueillie au Festival de Recklinghausen procède essentiellement du tableau intitulé Mein Kampf. Mais d’autres projets -
des créations, cette fois – monopolisent déjà son imagination. Et, démentant divers bruits de coulisse, Maurice Béjart signe un nouveau contrat de trois ans avec la Ville de Lausanne. C’est avec quelques jours d’avance sur le calendrier qu’en décembre 1996 le monde de la danse fête les 70 ans du chorégraphe.
Le Métropole, à Lausanne, accueille pour l’occasion les plus fidèles de
ses spectateurs, ainsi qu’un bouquet exceptionnel d’artistes. Dans la salle,
on remarque Ruggero Raimondi, Annie Chaplin, Mikhaïl Baryshnikov… Sur scène, on applaudit entre autres Sylvie Guillem, Carolyn Carlson et Larrio Ekson, Jean Babilée, Patrick Dupond, Jean-Claude Brialy… Mais ce mois de décembre est aussi l’occasion de l’avant-première d’une création exceptionnelle:
Le Presbytère n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat, titre arbitrairement emprunté à Gaston Leroux. Magnifique illustration de l’humanisme de Béjart, cette fête de la jeunesse et de la vie traite pourtant, de manière détournée, de la maladie et de la mort. En filigrane apparaissent les hautes figures disparues de Jorge Donn et de Freddie Mercury, le leader du groupe Queen dont Béjart utilise les chansons.
1995
Prenant goût à l’exercice, il récidive en février 1995, mais cette fois pour
Sabine Kupferberg, Gary Christ et, à nouveau, Gérard Lemaître. C’est Ich stehe im Regen und warte. Comme il l’a fait pour A-6-Roc, le chorégraphe se rappelle qu’il est également comédien et remonte sur scène. Plus souvent qu’à son tour, d’ailleurs. Il n’a pas le choix, Igor et moi étant régulièrement programmé en tournée. Italie, Angleterre, Pologne, Grèce, Espagne, Allemagne, Belgique, France bien sûr … Ce premier semestre 1995 est riche en déplacements. Mais
il est tout particulièrement marqué par l’installation, le 29 mars, de Maurice Béjart sous la Coupole de l’Institut, au fauteuil du regretté Paul-Louis Weiller. Béjart est le premier danseur membre de plein droit de cette illustre Académie.
Ce n’est pas sans émotion que, vêtu de l’uniforme vert, il évoque son enfance marseillaise et le souvenir de son père Gaston Berger qui fut membre de
la voisine Académie des sciences morales et politiques. Il retrouve «l’assent»
du Midi pour remercier César de l’épée qu’il lui a sculptée; épée rehaussée
d’une compression de minuscules chaussons de danse et de médailles de Notre-Dame-de-la-Garde, la sainte tutélaire de la cité phocéenne. Mais déjà un grand projet requiert toute son énergie: une création destinée au Ballet du Staatsoper de Berlin, mais qu’il règle en parallèle pour son Béjart Ballet Lausanne. L’Asie, prise entre tradition et modernité, offre une grille de référence à cet À propos de Shéhérazade, pour lequel le chorégraphe recourt à la Suite symphonique de Rimski-Korsakov comme aux mélodies de la composition homonyme de Ravel, jusqu’à de la musique iranienne. C’est tout Béjart que l’on retrouve dans ces cent minutes de spectacle. Son imagination jaillissante, ses coups de théâtre, de multiples références à de précédentes productions, sa fascination pour l’Orient d’hier et d’aujourd’hui, un plan rigoureux où solos, duos et ensembles sont parfaitement ordonnés, et ce goût de la dissociation des personnages qui vaut
à Shéhérazade d’être double, à la fois femme et homme. «Bonheur pur, travail sans faille»… la critique encense le spectacle Pourquoi pas Prévert? que l’Ecole-atelier Rudra monte encore en ce printemps 1995. Un programme panaché, rythmé, enlevé, où s’affirment quelques fortes personnalités aussi à l’aise lorsqu’elles disent des poèmes, chantent des chansons et, naturellement, interprètent les chorégraphies. L’automne venu, Maurice Béjart reprend
ses quartiers au Palais de Chaillot, à Paris. Il y crée le second chapitre de
son Journal; chapitre consacré à son «compagnon d’une vie»: Richard Wagner.
Mais s’il disait «je» dans le premier volet – Igor et moi -, il associe ici un poète au musicien: Charles Baudelaire. En sorte que c’est entre Charles et Richard que Maurice se glisse discrètement. Pour cette nouvelle saison parisienne,
le chorégraphe renoue une collaboration entamée une trentaine d’années plus tôt avec Jean Babilée. Dans Vita Nova, il offre à cet éternel jeune homme de 72 ans l’occasion de prouver que le temps est une illusion . Deux autres stars sont à l’affiche: Maïa Plissetskaïa et Patrick Dupond, pour lesquels il remonte le duo Kurozuka qu’il avait créé en 1988 pour Jorge Donn et le fameux acteur de kabuki Bando Tamasaburo. Les querelles de chapelle n’intéressant guère Béjart,
il s’affirme rassembleur en complétant sa propre programmation par des pièces signées de ses amis Maguy Marin, Mats Ek et Jiri Kylian.
1994
King Lear-Prospero tient, en revanche, de l’exégèse shakespearienne.
En dardant sur Le Roi Lear et sur La Tempête son regard laser, le chorégraphe souligne ce qui rapproche et distingue les deux souverains. En maître de la scène qu’il est, il fait de la tragédie une danse des morts et de la comédie féerique
un spectacle de cirque. C’est aussi le temps des honneurs: déjà Grand Officier de l’Ordre de la Couronne belge, Maurice Béjart sera élu en juin 1994 à l’Académie des Beaux-arts de l’Institut de France. En automne, cap sur Paris où le Théâtre national de Chaillot lui offre une résidence annuelle de trois semaines. C’est là qu’il dévoile le premier chapitre de son Journal. Un journal à deux voix puisqu’il met en scène Igor et moi. C’est Stravinsky qui – via un enregistrement – reprend un passage, corrige l’orchestre. Et c’est Béjart qui montre un pas, détaille
les comptes, souligne un accent… Il retrouve ainsi la maison de Jean Vilar,
son «père spirituel». Et le théâtre où, arrivant de Marseille, il a fait, à 20 ans,
ses débuts parisiens… Maurice Béjart est conscient pourtant qu’il n’y a pas d’âge pour danser. Raison pour laquelle il a accepté de régler un ballet pour
Luciana Savignano et Gérard Lemaître, deux membres du groupe senior du Nederlands Dans Teater. C’est La Voce, d’après La Voix humaine de Cocteau.
1993
Sylvie Guillem, qu’il avait révélée à l’Opéra de Paris dans Mouvement-Rythme-Etude avec Eric Vu An, lui inspire une somptueuse Sissi – L’Impératrice anarchiste où la souveraine apparaît comme une «amie du peuple, des artistes et des poètes». Rejetant le «prêt-à-porter», Béjart, on le sait, se voue au «sur mesure» . C’est pour Marcia Haydée – son interprète d’élection dans Divine, Wien, Wien, nur du allein et Les Chaises – qu’il imagine AmoRoma, fresque bariolée où la ville de Romulus et Remus, de Fellini et de Nino Rota déploie
ses magnificences. Sous la forme d’un florilège de quelques hauts moments béjartiens, L’Art du Pas de Deux offre dans la foulée un vertigineux panorama
de l’œuvre du maître. Après beaucoup de ballets théâtraux où la danse est réduite à la portion congrue, ce programme du printemps 1993 renoue avec
la chorégraphie pure. Mudra, l’école pluridisciplinaire de Bruxelles, n’avait pas survécu au départ de Béjart. Parallèlement au redimensionnement de
sa compagnie, ce dernier, conscient d’un manque, ouvre à Lausanne l’Ecole-atelier Rudra Béjart, où un enseignement du même type est prodigué sur deux ans. Aboutissement du travail collectif de la première volée, un spectacle Autour de Faust, parlé, chanté, dansé et même jonglé donne à plusieurs reprises l’envie de s’écrier, tel le personnage de Gœthe: «Arrête-toi, instant, tu es si beau!».
Homme de théâtre autant que chorégraphe, Maurice Béjart ajoute alors un opus parlé à son œuvre: A-6-Roc, en quoi on a pu voir un poème scénique, étincelle du comique de l’absurde. M, le foisonnant spectacle que Béjart règle en été 1993,
à l’appel du Tokyo Ballet, tient, quant à lui, du portrait éclaté. Celui de
Yukio Mishima, le célèbre auteur et dramaturge nippon, déjà visité dans Cinq Nô modernes et dans Chéreau – Mishima – Perón. La relation étroite que Béjart entretient avec la compagnie japonaise et l’impact de ses propres tournées lui ont valu en 1986 d’être élevé à l’Ordre du Soleil levant. Sept années plus tard, le voilà lauréat du Praemium Imperiale que d’aucuns considèrent comme le Nobel des Arts nippon. Le Festival Béjart de cette année 1993 avec le Tokyo Ballet ouvre
la voie à une nouvelle tournée japonaise du Béjart Ballet Lausanne au printemps suivant. La multiplicité de ses intérêts l’amène à régler, coup sur coup, deux œuvres totalement différentes à cheval entre 1993 et 1994. La Ballade de la rue Athina est comme la transposition scénique d’un cycle de chants signés
Manos Hadjidakis.
1992
Les dix-sept danseurs que compte seulement Tod in Wien annoncent
la métamorphose du Béjart Ballet Lausanne. Las des grands spectacles conçus pour des salles géantes, le chorégraphe entend se consacrer à un travail plus personnel encore avec une compagnie redimensionnée – vingt-cinq danseurs, dès l’été 1992. Ce désir de renouveau ne marque toutefois nulle rupture avec
le passé – Stimmung (1972), Notre Faust (1975) ou Héliogabale (1976) ne faisaient pas appel à davantage d’interprètes. Au moment même où la grande compagnie se disperse, Jorge Donn, sa figure emblématique, disparaît. C’est profondément endeuillé que le Béjart Ballet Lausanne, nouvelle formule, procède à une cascade de créations. Le cinéphile qu’est Béjart célèbre le 7e art. Il ajoute
à Mr C..., ce grand coup de chapeau adressé à Charlie Chaplin, une Crucifixion développée à partir d’une idée de Charlot. Son hommage à Pasolini prend
la forme d’un diptyque: Opéra où sont convoqués théâtre lyrique et théâtre dansé; et Épisodes, face-à-face quasi liturgique de Sylvie Guillem et de Laurent Hilaire.
A Jean-Luc Godard, le chorégraphe dédie La Nuit, un album d’images vives.
Mais c’est son Mandarin merveilleux, fort des ombres et lumières de Metropolis et de M le maudit de Fritz Lang, qui fait date. Travesti en fille-appât, Koen Onzia paraît quant à lui, sorti d’une toile d’Otto Dix.
1991
Après ce livre d’images, suscité par les circonstances puisque primitivement destiné à être créé dans l’ombre du Sphinx, Béjart en revient à
ses préoccupations premières. Dans La Mort subite, il s’interroge sur son Art,
à la manière de Godard dans ses films. Les thèmes qui traversent toute
son œuvre sont traités ici sous forme de variations. Tout illuminé qu’il soit par
la présence radieuse d’Ute Lemper, La Mort subite est moins un ballet à proprement parler qu’un ballet sur les ballets. Les célébrations du 700e de
la Confédération helvétique, au printemps 1991, incitent Béjart à s’intéresser au père de la psychologie des profondeurs, le suisse Carl-Gustav Jung. La Tour
se présente alors comme un de ces fascinants collages dans l’art desquels
le chorégraphe est passé maître. Collage tout à la fois musical – des mélopées chinoises sont mixées avec un cor des Alpes… – et théâtral, avec
ses dédoublements de personnages, ses juxtapositions de voyages. Érigé autour de Gil Roman, La Tour, si obscur qu’il puisse paraître par moments, est zébré d’éclairs de génie dans les scènes d’enfance, d’initiation, de mort. On retrouve cette triple thématique en automne 1991 dans Tod in Wien, ballet créé à la faveur du bicentenaire de la mort de Mozart. Enchâssée dans les fastueux décors et costumes de Dominique Borg, la danse se déploie entre nuit et lumière.
Une biographie du compositeur? Béjart s’en défend. Une grande cérémonie initiatique, oui; un voyage entre la mort et la renaissance.
1990
Inlassablement, le chorégraphe brosse des fresques monumentales. En mars 1990, c’est l’œuvre d’une vie qui voit le jour à la Deutsche Oper de Berlin:
Ring um den Ring, d’après la Tétralogie de Richard Wagner. Prendre le risque
de concentrer l’Anneau des Niebelungen en cinq heures tenait de la gageure. Béjart y réussit. Loin d’appauvrir le mythe, il l’enrichit de multiples ramifications. Son ballet est fort d’une logique interne qui fait l’admiration des wagnériens. Quant aux amateurs de Béjart, ils y voient un aboutissement, tant sur le plan chorégraphique – citations renvoyant à des précédents ouvrages et gestuelle renouvelée – que sur le plan philosophique avec cette insistance marquée sur
le temps qui passe et sur l’inéluctable fin de toute chose. A l’Opéra du Caire,
deux mois plus tard, il célèbre la grandeur égyptienne. Telle une suite orientale, Pyramide – El Nour narre le cheminement du mystique Dhû-I-Nûn à travers
le temps et l’espace. De la construction des tombeaux pharaoniques de Gizeh à l’Egypte actuelle emblématisée par la légendaire Oum Kalsoum. Spectacle
d’une grande beauté formelle, qu’accentuent les costumes resplendissants de Gianni Versace.
1989
1789… et Nous, Chaka, Hamlet, Elégie pour Elle, L … Aile!. Conformément
à sa vocation internationale, le Béjart Ballet Lausanne sillonne le monde: Israël
et Japon, donc, mais aussi Belgique, Espagne, Italie, Allemagne, Turquie, Grèce, Brésil, Egypte… Quelque 120 représentations sont assurées chaque année.
Et les 41 soirées données à l’enseigne de La danse en révolution, au printemps 1989, attirent près de 150’000 spectateurs au Grand Palais de Paris. Sans doute, aucune autre compagnie n’a une activité aussi intense. Nécessité économique – d’ailleurs pesante – autant que désir de répondre à la (très forte) demande:
le Béjart Ballet Lausanne est une PME de 80 salariés!
1988
Des esprits chagrins disent le chorégraphe fatigué. La vitalité dont témoignent
ces créations ainsi que les suivantes leur inflige le plus cinglant des démentis.
À nouveau, Béjart affiche un stupéfiant éclectisme. Au vif et léger Souvenir de Leningrad fait pendant, notamment, le très onirique Patrice Chéreau (devenu danseur) règle la rencontre de Mishima et d’Eva Peron, habillé, lui aussi,
par Gianni Versace. «Je me sens plus près de Hugo que de Mallarmé, dans
la mesure où j’ai besoin de créer beaucoup. Lorsque je crée trois ou quatre ballets à la fois, il y a une chance qu’il y en ait un de bon». Piaf, L’Impromptu de Hambourg – pour la compagnie de John Neumeier, Bugaku – pour le Ballet de Tokyo, À force de partir, je suis resté chez moi… le chorégraphe ne décroche pas. Mieux, il multiplie les risques. Une tournée est-elle prévue en Israël? Il décide
de créer Dibouk, fascinant ballet en noir, blanc et gris, couleurs de la cabale et
de la tragédie d’après Chalom An-Ski, à Jérusalem. Sans hésiter pour autant à stigmatiser la politique du gouvernement Shamir dans les territoires occupés.
En automne 1988, autre aventure périlleuse: à la faveur d’une tournée de quatre semaines au Japon; Béjart réunit sur scène le Béjart Ballet Lausanne et le Tokyo Ballet, Jorge Donn, Patrick Dupond et Bando Tamasaburo, le célébrissime acteur traditionnel. Dans Kurozuka, Dupond campe une vieille sorcière sanguinaire… tandis que Tamasaburo, sa victime potentielle, apparaît vêtu d’un frac
à la Fred Astaire.
1987
Fin juin 1987, à Bruxelles, le rideau tombe pour la dernière fois sur le Ballet du XXe Siècle. Six semaines plus tard, les vacances terminées, le Béjart Ballet Lausanne entame ses répétitions. Le changement dans la continuité … «En deux mois, un travail épuisant a été accompli», explique alors Maurice Béjart. «Il a fallu aménager des studios provisoires, entreprendre la construction de studios définitifs, préparer les tournées, reprendre d’anciens ballets, en créer de nouveaux… tout cela représente aussi un choc. Comme quoi, la vie se charge de nous secouer de temps à autre». Stimulé, en effet, par ce déménagement éclair, sans même reprendre son souffle, Maurice Béjart se lance dans une cascade de créations: Souvenir de Leningrad, Prélude à l’Après-midi d’un Faune, …Et valse, Cantique. Dans une salle de gymnastique, d’abord, dans la salle de bal du Palais de Beaulieu, ensuite, les danseurs suent sang et eau. Le succès du premier spectacle du Béjart Ballet Lausanne est à ce prix.




